Mourir dans la dignité,
c'est bien à condition de ne pas vivre dans l'indignité.

Le suicide de Mme Jospin mère a été copieusement annoncé par les médias, toujours friands de faits divers bien avariés : une certaine presse devrait, dans un souci de franchise, être commercialisée en rouleaux. Mme Jospin mère avait bien le droit d'avoir envie de se tuer, mais on nous précise que c'était pour " mourir dans la dignité " : logique si l'on se souvient qu'elle appartenait à l'association qui porte le même nom, mais nous ne savons toujours pas à quelle sorte d'indignité (*) elle s'exposait en continuant de vivre le reste de ses jours. Nous n'avons pas su la véritable raison parce que cela n'intéressait personne et que le plus gratiné du plat, c'est qu'elle était pour l'euthanasie.

Aujourd'hui, un grand courant de pensée communique pour légitimer l'euthanasie : dans les tribunes sur ce sujet, il est tout à fait frappant de voir à quel point les orateurs sont bien moins préoccupés par le sort des mourants que de trouver une marque d'humanité dans la disparition anticipée des corps du délit, autrement dit d'achever au plus tôt ceux qui sont dans le problème de la fin de vie.

Le grand argument de ces eutanazistes est qu'il faut pouvoir abréger la fin des candidats « occidants » ; lorsque ce ne sont que des souffrances insupportables, inutiles puisque de toutes façons ils vont mourir, et forcément subies puisqu'ils ne possédent plus l'intégrité physique et mentale qui est la vertu de l'individu réputé en pleine santé. Dans l'éthique du jour, il doit donc être légal d'abréger les jours de ces martyrs bien peu présentables : douleur, déclin physique et mental, laideur, cicatrices, etc.

Dans le fond - et toujours - c'est un problème de look : regard sur Soi, des autres sur Moi, des autres sur ce mourant qui pourrait bien être Moi. Parce que les signes de la chute sont immoraux aux yeux des vivants, il leur semble légitime d'en escamoter les signes et les témoins, sans pouvoir imaginer un instant que ces signes puissent aussi devenir un langage permettant de la comprendre. En fait, il s'agit d'occulter en toute légitimité un moment signifiant de la vie de chacun, au cours duquel cette dernière ne se défait pas mais se résume et s'accomplit.

Et pourquoi devrions-nous être tant effrayés par cette Mort qui vient puisque telle est notre Loi. Devons-nous vraiment accélérer sa besogne et priver les mourants du peu de temps qui leur est donné pour se détacher de l'existence, dans le seul but de rendre les vivants à une existence menée parfois... dans l'indignité ?

P.S. : Je vous conseille de lire le livre « La dernière leçon » de Nicole Chatelet, fille de Mireille Jospin-Dandieu. L'auteur y exprime, d'une manière parfaitement tragique, le supplice que représente pour l'entourage l'annonce d'un suicide programmé à l'avance : mais comment anticiper le deuil lorsque la mort pourrait être évitée ? Est-ce cela la dignité, toute cette violence consciemment infligée à l'entourage « en toute sérénité » ?

(*) Peut-être était-ce la crainte de voir son fils se rendre utile après son échec du 21 avril ?


Presse

"Mireille Jospin-Dandieu, mère de l'ancien premier ministre Lionel Jospin, est décédée vendredi 6 décembre à l'âge de 92 ans dans son appartement de La Celle-Saint-Cloud (Yvelines). Dans un faire-part adressé au Monde, sa famille indique qu'elle "a décidé dans la sérénité de quitter la vie". Mme Jospin-Dandieu était membre du comité de parrainage de l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD)."

Le Monde du 08.12.02


"Selon un sondage IFOP, paru dans le Journal du dimanche, 88 % des Français se déclarent, tout comme en avril 2001, lors d'une précédente enquête, favorables à la promulgation d'une loi qui autoriserait " les médecins à mettre fin, sans souffrance, à la vie des personnes atteintes de maladies insupportables et incurables si elles le demandent ". Les Français ne souhaitent cependant pas banaliser la mort médicalement assistée, mais plutôt l'encadrer pour qu'elle reste exceptionnelle. Seulement 33 % d'entre eux approuveraient une légalisation pure et simple, alors que 55 % ne voudraient la voir appliquée que dans certains cas bien définis, par crainte de dérives.

Le suicide de Mireille Jospin-Dandieu, membre du comité de parrainage de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), le 6 décembre dernier, et le cas de Vincent Humbert, un jeune homme de vingt et un ans devenu tétraplégique à la suite d'un accident de la route, qui réclame le droit à mourir, ont relancé le débat sur la légalisation de l'euthanasie en France.

Humanité 23.12.02